Chapitre 2 : Val du Lys
Yamashita ouvrit lentement les yeux. Il aurait voulu dormir encore, mais sans esprit, quoi qu'embrouillé, lui intimait l'ordre de se lever. La lumière lui fit mal, et il sentait son pouls dans ses tempes. Un peu d'aspirine ne lui ferait aucun tort. Le monde autours de lui finit par reprendre ses contours et il se redressa légèrement sur un coude. Il était couché sur une couverture d'une couleur indéfinissable et franchement peu agréable au toucher, sous un arbre. La lumière se fit moins violente quand un visage se pencha au-dessus de lui. Des yeux verts le regardaient avec douceur, mais néanmoins sans compassion. Puis apparut une tasse qui fut portée à ses lèvres.
-« Bois ça, ordonna-t-elle, c'est contre la migraine ». Il but une gorgée et fit la moue. La jeune fille éclata de rire. « Je te l'accorde, c'est pas du thé à la menthe ! ». Il avala le contenu de la jatte en trois traits puis s'assit tant bien que mal sur la couche. Son mollet lui faisait souffrir le martyr et il se fit à nouveau la réflexion que sa jambe était probablement cassée. Il releva la tête et regarda autours de lui. Pourquoi faisait-il si calme ?
- « Nous ne sommes plus dans ton monde » déclara la jeune femme comme si elle lisait dans ses pensées. « Considère qu'il s'agit d'un monde parallèle, même si en réalité ce n'est pas vraiment ça ».
Il secoua la tête. « Cette fille est folle, pensa-t-il, il ne faut pas que je reste ici. Je me demande où on est. Il observa les environs, pensant se repérer, mais son trouble n'en fut que plus grand. A perte de vue, il ne semblait y avoir que des terres vertes, et au loin une chaîne de montagnes. Des arbres solitaires parsemaient les plaines qui s'étendaient devant eux, mais rien qui ressemblât à une forêt, sauf là tout au loin. Au bout d'un moment, il commença à percevoir des légers cris d'oiseaux par-ci par-là, quand les volatiles passaient loin au-dessus de leur tête. Quelques touffes de broussailles, parfois des amas de pierres. Mais nulle part, absolument nulle part, une trace d'une quelconque vie humaine. Le jeune homme se redressa un peu plus, scrutant ce paysage désertique, sentant l'angoisse monter sournoisement dans sa poitrine. Plus il y regardait et plus il en était certain. Pas de maison, pas de voiture, même pas de route. Ce silence immonde qui remplissait ses oreilles n'était autre que l'absence des bruits de vie humaine : du vrombissement des machines aux klaxons des voitures, en passant par les voix des gens discutant, les claquement des talons des femmes dans la rue, le bruit des portes qui se ferment, des téléphones qui sonnent, des boites que l'on renverse, les bruits de la vie. Rien, nulle part, pas un seul.
Niena l'observait en silence, assise le dos contre le tronc du chêne sous lequel ils se trouvaient. Il semblait stoïque, mais elle se doutait que c'était juste sous le coup d'une angoisse trop importante, son corps ne savait comment réagir. Elle soupira. « Par Shiva, ça ne va pas être une partie de plaisir » pensa-t-elle. Les yeux du garçon s'ouvraient démesurément au fur et à mesure qu'il regardait autours de lui. Pour quelqu'un qui avait grandi en ville, cela devait faire un sacré choc. Déjà pour quelqu'un de la campagne... Un bruit de galop se fit entendre au loin. Elle le perçu bien avant Yamashita qui, hébété, continuait son inspection des lieux, pensant que tout cela n'était qu'une farce de mauvais goût. Elle s'était tendue, prête à réagir, mais reposa automatiquement le couteau qu'elle avait sorti, au bout de quelques secondes. Un instant plus tard, un jeune homme monté sur un cheval blanc apparut dans leur champ de vision. Il s'arrêta à leur hauteur et sauta prestement à bas de sa monture, puis se précipita vers la jeune fille.
- « Mon dieu, Niena, dit-il, que c'est-il passé ? »
- « La brèche, murmura-t-elle, c'était bien au-delà de tout ce qu'on aurait pu prévoir. On aurait du s'en douter qu'il n'allait pas faire les choses à moitié ! J'ai du faire demi-tour, je n'ai pas vraiment la force d'y retourner ». Elle lui tendit le bras gauche, remontant la manche de sa tunique. Le jeune homme y découvrit un bien triste spectacle. Toute une zone du bras avait viré au noir bleuté, de profondes lignes s'incrustaient dans la peau, qui ne saignait pas mais semblait brûler sous l'effet de ce sort obscur. En y observant de plus près, on pouvait deviner que les traits formaient un dessin, assez basique, représentant un cristal brisé.
- « Li, reprit la jeune fille, il n'y a pas que ça. » De la tête, elle désigna le jeune homme toujours assis sur la couverture.
- « De qui s'agit-il ? » demanda Li, les sourcils froncés.
- « Il est du Banso, l'autre monde. Je... Ecoute, cette double vie a finit par m'avoir il me semble, dit-elle en baissant légèrement la tête. C'est une star, là-bas. Je ne pouvais pas vraiment le laisser là... »
- « Soit, on ne va pas non plus l'abandonner ici... Que décide-tu ? »
- « Je vais rentrer à Gunstill. »
Il y eu un long silence. Yamashita suivait leur conversation, même s'il ne comprenait pas tout. « On n'ira nulle part, pensa-t-il, avec ma jambe dans cet état. J'espère qu'ils ont quand même un hopital par ici... Gun... Gun comment déjà ? Rhaaaa j'y comprends rien ! »
- « Tu es sure de toi ? » demanda encore Li, les sourcils froncés.
- « Je n'ai pas vraiment le choix. Je ne sais pas où en est Näkki, mais je suis sure que s'il s'en sort d'une façon ou d'une autre, il trouvera un moyen pour me rejoindre. »
Li hocha la tête.
- « Très bien, je viens avec toi, au moins jusque Bundill. Au-delà, je verrai comment je pourrai m'organiser. Ce ne sont plus mes terres par là-bas. »
- « Heeeeu... »
Ils se tournèrent tous deux vers Yamashita qui venait de se manifester.
- « Je ne voudrais pas paraître impoli, mais je pense avoir la jambe cassée, je ne pense pas que j'irai bien loin. »
La jeune fille soupira et Li sourit. Yamashita frissonna face à ce spectacle. Li souriait rarement, et son sourire n'avait, en général, rien de bien chaleureux. Cela ressemblait plutôt à quelqu'un qui s'apprêtait à s'amuser avec la vie d'une autre personne. Trifouillant dans sa besace, Niena finit par en sortir un pot en terre brune, qu'elle ouvrit. Une odeur on ne peut plus désagréable s'en échappait. Elle s'approcha, coupa son pantalon dans le sens de la hauteur, puis, sourde aux invectives du jeune homme, tourna la cheville d'un coup sec et badigeonna l'endroit de l'onguent verdâtre qui remplissait son pot. Le garçon lacha le bras de la jeune fille presque instantanément. La douleur était toujours présente, mais plus faible. Peut-être pourrait-il marcher finalement.
- Ce n'est pas comme si tu avais le choix.
(Elle lit dans mes pensées)
- On doit vraiment partir d'ici avant que...
(Je n'irai pas très loin...)
- ... ces gens ne reviennent.
(Qui ca ? ces gens ?)
- Je ne peux pas tout t'expliquer maintenant,
(ben tiens...)
- Ce serait trop long et je pense que tu vas déjà avoir du mal à comprendre les choses les plus évidentes de ce monde.
(Encore avec « ce » monde...)
- Tu n'y crois pas encore...
(Bien sur que non)
- Je m'en doute... Mais il faut quand même partir !
(J'ai mal nom d'un chien)
- La douleur s'apaisera vite.
(Mais est-ce qu'elle lit vraiment dans mes pensées ?)
- Non, je ne lis pas tes pensées ! Elle partit d'un petit rire devant les yeux ahuris du garçon. Non, mais je me doute assez de ce que tu peux penser en ce moment... Allez, viens, il faut qu'on se mette en route. Tu sais monter à cheval ?